Le Monde relaie les lobbies pro hadopi

Dans un article intitulé Le piratage fera-t-il 1,2 million de chômeurs en Europe en 2015 ?, le quotidien du soir reprend les annonces du rapport commandé par le BASCAP début 2010 et établi par Tera Consultants, une officine spécialisée dans les études stratégiques et économiques. Le propos de ce rapport est de mesurer les pertes des industries culturelles en PIB et en emplois à l'échelle européenne. Il établit des prévisions jusqu'en 2015 dans le but d'influencer les dirigeants à maintenir une politique répressive sévère pour endiguer les échanges de fichiers entre internautes. Mais le fondement même est largement biaisé.

Problème de langage

Je sais, je suis rasoir avec ça mais je ne supporte plus de lire les termes tels que pirates ou pire, piratage. Est-ce qu'on parle de bougnoules de youpins, de pédés ou de négros dans les colonnes du Monde ou dans les rapports destinés aux décideurs européens ? Pas que je sache. Alors, y'en a marre avec les pirates et le piratage, il serait temps d'appeler un chat un chat et de s'en tenir aux personnes qui échangent des fichiers et à la contrefaçon. Ce rapport est truffé d'abus de langage, de plus repris complaisamment par le journaliste, c'est navrant.

Absence de fondement n°1

La principale erreur de raisonnement que commet ce rapport consiste à purement et simplement ignorer le changement de paradigme que constitue internet. Ainsi, la méthode de calcul retenue pour estimer le préjudice consiste à partir du nombre d'infractions supposées (téléchargement + streaming) et considérer que 10% de ces infractions sont autant de ventes perdues pour les producteurs de musique. Dans un deuxième temps, ce nombre de pertes est rapproché du prix de vente des œuvres, d'où l'étude déduit le nombre d'emploi supprimés directement et indirectement.

2010-Mars-Etude_Piratage_TERA.png

Le facteur non pris en compte est, mais vous l'avez certainement déjà compris, que les modifications induites par l'existence même d'internet dans les conditions de distribution et de diffusion des œuvres numériques sont telles qu'il n'est absolument pas pertinent de les comparer. Dans l'ancien mécanisme, le public ne pouvait être qu'un récepteur passif soit par l'achat de supports physiques, soit par l'écoute de la radio ou de la télévision. Internet, en faisant de chaque abonné une station de radio-télévision doublé d'un éditeur en lui permettant de s'adresser en direct à près de deux milliards d'êtres humains fait littéralement exploser l'ancien modèle.

Dans ces conditions, la seule mesure pertinente qui puisse être faite consisterait donc à comparer le déclin de l'ancien modèle à la progression des nouvelles formes d'offre. Il faut reconnaître ici que l'étude souligne ce point avec raison

l'incapacité de divers modèles économiques légaux à compenser le déclin des ventes physiques est au cœur du problème (p.21)

Absence de fondement n° 2

L'autre erreur que commet cette étude, qui découle de la précédente et revient toujours à comparer des bananes et des oranges, tient dans le manque de relativisation de la mesure. En omettant de prendre en compte le changement de paradigme, on ne peut que constater les pertes d'un secteur donné. Mais si l'on compare ces pertes d'argent et d'emplois avec les gains apportés par l'existence et le développement d'internet, l'analyse ne tient plus, j'en suis un exemple vivant.

En abandonnant mon emploi dans la musique, non seulement ai-je pu continuer à vivre correctement d'une activité qui n'existait par définition pas avant internet, mais de plus cette activité m'a donné l'occasion de former et trouver un emploi à d'autres. Où suis-je dans cette étude ? Nulle part. Combien sommes-nous dans ce cas ? Des millions.

La solution

Ce rapport montre une fois encore, qu'il n'y aura pas de solution possible tant que ne sera pas pleinement reconnu le fait que la place et le rôle tenus par le public ont été bouleversés au delà de tout retour en arrière possible. Ce n'est pas en cherchant à perfectionner la bougie que l'ampoule a été inventée, le combat des industries culturelles est perdu sur ce terrain et les sommes pharaoniques investies dans ce genre de propagande seraient bien mieux utilisées à inventer — ensemble — le modèle de demain. La concurrence véritable des majors ne se situe pas dans l'échange anarchique de fichiers mais dans l'offre aujourd'hui pléthorique qui se met en place en dehors de leurs circuits. Plus l'industrie sera occupée à regarder ailleurs, plus le réveil sera douloureux.

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PDF icon Résumé de l'étude en français367.97 Ko
PDF icon Rapport complet en anglais1.01 Mo